17.05.2008
La Mort comme conseillère
Du plus loin que je m’en souvienne, la présence silencieuse des êtres qui mouraient a toujours été là dans ma perception.
Les premiers souvenirs sont un peu énigmatiques, sans véritable position du corps, sauf une perception nette des pieds.
J’étais à la plage, le soir tombait et on m’avait envoyée de l’autre côté de la dune chercher des cigarettes dans la maison de bois et de verre en contrebas.
Le chemin fait de caillebottis permettait de l’emprunter mille et une fois sans effondrer la dune qui protégeait de l’érosion de la mer. Oui, mais moi (je devais avoir près de trois ans) dans ma petite robe blanche, je n’aimais pas les échardes qui voulaient toujours se planter dans mes pieds menus. J’avais beau leur parler et faire très attention à la manière dont je posais mes pieds, je pouvais encore ressentir leur contact comme la scie qui les avait découpés en lattes…
Le soleil envoyait ses rayons rougeâtres sur les formes rondes de sable, quand tout d’un coup tout a basculé. Suis-je tombée ? Il ne me semblait pas, mais soudain le soleil était de l’autre côté, et sur le sable des ombres cherchaient, et moi je voyais un jeune garçon jouer comme mon frère avec un sceau et du sable. J’ai gesticulé en criant « Ohé ! Il est là celui que vous cherchez ! ».
Mais j’étais trop petite, personne ne me remarquait, sauf ce garçon qui me fit un sourire. C’est le sol qui attira mon attention, il était devenu soyeux, lisse, poli, oui c’était ça, poli comme le garçon qui m’avait souri. Je le regardai un instant, et puis des cris derrière moi me ramenèrent au soleil rougeoyant. Je me retournai vers les adultes qui faisaient de grands gestes, « Ah oui, leurs cigarettes ! » Le sol avait repris sa texture brute.

Un jour on est allé à une autre plage, celle-là avait de longues bandes de sable brunes avec des dessins merveilleux. Au pied, c’était doux et tiède, il y avait des trous avec des bulles et des petits crabes. Michel, le nouveau protégé de ma mère, m’avait appris à les ramasser. Je les mettais dans un petit sceau de plage en plastique blanc avec des dessins comme le sable. Il faisait chaud. On m’avait demandé d’être gentille et d’attendre sur la marche du perron de la maison à l’ombre. J’ai joué avec mes crabes. Puis il en y a eu quelques uns qui se sont mis à flotter. Un autre homme est arrivé, il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai montré les petites carapaces immobiles. « Ils sont morts », ai-je dit. « Comment connais-tu ce mot ? ». « Je sais pas, ils sont comme le frère de Michel, c’est tout ».
Il y eut des cris, des claquements de portes, du drame, des pleurs, et puis le silence… Dans la ville, plus personne, seul le hululement de l’océan pendant l’équinoxe nous tenait compagnie.
Et quelques temps plus tard, ma mère m’a expliqué pourquoi Michel avait été si présent chez nous. Il avait perdu son petit frère une après midi à l’océan au début de l’été, et comme elle aussi elle avait perdu une petite fille, cela les avaient rapprochés. « Tu comprends ? » avait-elle lancé de son regard de biche égarée dans le monde. Le petit frère de Michel me faisait encore un signe de la main, je hochais la tête pour leur dire à tous les deux que je savais. Aucune tension dans mon corps, en mémoire, juste une acceptation profonde des choses du monde ; le rêve et la réalité ne faisait qu’un pour moi.
Maman me fit ouvrir le tiroir interdit - car il était cassé - de sa commode. De son lit, elle pilota l’opération. Elle me fit extraire de l’obscurité du tiroir une longue mèche brune tressée, une boucle blonde et une poupée de porcelaine des années vingt. Elle me raconta qu’elle avait fait couper ses cheveux à la mort de ma sœur, qu’elle avait gardé cette boucle et sa poupée car elle n’avait pas de pierre tombale pour s’y recueillir.
Toucher ces objets me fit frissonner. L’odeur du tiroir ressemblait à une forte odeur de baume au camphre. Et je remis tout à sa place.
Et je ne sais plus comment, mais sûrement par solitude, ou dû à l’amour que ma mère portait encore à cette enfant morte, je me suis mise dans le jeu d’être avec ma sœur morte pour compagnie. J’ai joué avec elle de nombreuses années. Nous en étions arrivées à être complices, à jouer, à être jumelles, elle là-bas et moi ici. Mais le monde des rêves où nous allions était terrorisant pour moi. Et je finis par être insomniaque… le rêve se vivait de jour, et la nuit le monde des ombres entrait dans ma chambre, et je restais les yeux grands ouverts.
La mort de mes deux parents à 20 et 22 ans avait paru me donner une connaissance suffisante de ce qu’était la mort. Il me semblait qu’au mieux de ma conscience, j’avais compris de ce que don Juan appelait « la mort comme conseillère ». Mais au fond j’avais développé un côté morbide où j’investissais beaucoup d’énergie à m’empêcher de respirer, et à lutter pour survivre.
Pendant longtemps, j’ai cru que guérir m’éloignerait de cette conscience aigüe. Une fois, un de mes cousins germains est mort, et il est venu me voir dans mon rêve. Je lui ai posé cette question : « Comment est-ce la mort ? » Et il m’a répondu, « C’est un rêve dont on ne se réveille plus ».

Dernièrement j’ai fait un rêve :
Je suis comme en voiture mais c’est une planche avec des roulettes ; je suis entourée de personnes que je connais, mais je suis seule ; j’ai l’impression d’être habillée, mais je suis nue. J’avance sur la voie du milieu, ni à droite, ni à gauche, lorsqu’un être comme une boule incandescente passe à vive allure sur ma gauche et me frôle. Mon corps gauche s’anime d’une onde que je qualifierais de frisson dans la première attention ; je reconnais la mort. Mon côté droit comprend et annonce, « Ouf, c’est pas passé loin ! » Il y a un ralentissement collectif, nous arrivons à un rond point.
Le souvenir de ce rêve m’est resté toute la journée, et dans l’après-midi le nom d’un praticien a raisonné de façon tout à fait inhabituelle au cours d’une conversation. J’ai appris le surlendemain qu’il était mort ce jour-là.
Connaître la mort comme une voisine de pallier ne suffit pas, ce n’est pas cela qui est demandé aux guerriers de l’infini. C’est d’autre chose qu’il s’agit. Lorsque nous avons fait la pratique en hommage au praticien décédé, une praticienne a fait remarquer qu’il était question de « conseillère » .
Conseillère ? Oui, j’avais bien essayé de me retourner vers la gauche et de lui parler, lui poser des questions mais sans succès.
Alors j’ai demandé à l’Infini d’être témoin de quelqu’un qui meurt.
Le mardi 8 janvier 2008, alors que j'allais faire mes taches administratives - banque, photocopies -, je remarquai que dans la rue on me regardait avec une attention particulière. Alors que j'hésitai à revenir sur mes pas pour aller chercher ma voiture ou rentrer chez moi, je décidai d’un coup d'avancer d'un bon pas vers cette dernière garée dans un parking à 250 m de là. En arrivant sur la place qui donne sur le parking, mon attention fut captée par une personne qui venait de tomber au sol.
Les gens s’étaient arrêtés. Elle, elle essayait de relever la tête lorsque j’arrivais. On me dit qu'on était parti chercher du secours.
On la tourna sur le côté. Je sus que c'était grave; ses lèvres devenaient bleutées.
On lui parla. Je glissai ma main pour lui soutenir la tête, et je la vis partir dans la lumière du petit matin.
Sa conscience est sortie par ses yeux. Je l’ai suivie un instant, elle a parcouru le long couloir de lumière, et s’est présentée.
La cardiologue arriva et, tout en appelant le SAMU, commença un massage cardiaque.
Le temps se suspendit.
...
Elle est là, entre deux mondes. Sa vie défile, sa pauvre vie d’esclave. Je la tiens. Elle flotte comme un ballon de foire. Je sens encore le poids de sa tête dans ma main, son corps malmené est encore chaud.
Je demande son prénom: Michèle.
La cardiologue me regarde et dit, « Ya certaine fois où on ne sait pas ce qui vaut mieux.»
Je l'appelle et je lui dis qu'elle peut partir si elle veut, c'est maintenant ; je la lâche.
« Quand même ! » lance le cardiologue avec un regard noir, et je rajoute, « Oui, c’est beau la vie.»
Il y eut un silence, les passants étaient recueillis.
Elle leva sa tête et expira par deux fois.
Les secours sont arrivés 15 minutes plus tard. L'autre personne avec qui j'étais ne parvenait pas à lui lâcher la main. Les pompiers ont sécurisés le périmètre. Nous sommes partis.
C’est irréfutable, je vais mourir.
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15.04.2008
Les Fautes d'Inattention
Je suis né dans une famille de bretons, sur une terre de légendes : celles d’Arthur et de la quête du Graal, de l’enchanteur Merlin, des lutins de forêts, des fées et des korrigans des landes changés en pierres quand ils étaient surpris par le jour.
Et aussi un pays « d’irréductibles gaulois » à l’image d’Asterix : isolés, résistants et têtus.
Ma grand-mère racontait souvent quand j’étais enfant comment lorsqu’elle était à l’école (primaire), elle avait du cesser de parler breton, sa langue maternelle interdite, sinon elle était punie. Deux générations plus tard, ma langue maternelle est le français et je n’ai jamais appris le breton, je baragouine.
Mais j’ai intégré ceci : on ne peut pas s’exprimer, il faut dire qui on est dans une autre langue, faire comme si on était un autre.
En CE1, la première année dans la grande école, j’ai 7 ans, c’est le mois de juin, il fait beau. C’est la récré de 15h et c’est mon tour d’aller vider la poubelle de la classe dans la grande poubelle de l’école, un endroit mystérieux où je ne suis jamais allé. Pour cela il faut traverser la cour de récréation. Je suis heureux d’aller explorer cet endroit, seul, j’ai quelque chose d’important à faire, une mission.
En revenant, la poubelle à la main, un bidon de lessive en carton décoré, je cours presque vers la classe, emporté dans un élan, alerte, sautillant et plein de vie. Je traverse la cour et passe au milieu d’un match de foot disputé par les autres garçons. Et sans vraiment comprendre ce qui se passe, je marche sur le ballon et tombe sur le côté droit.
J’ai très mal à l’épaule, un peu sonné parce que ma tête aussi a cogné par terre, j’ai du mal à respirer; haletant. Quand je respire ça me fait très mal au côté droit. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Le match de foot s'arrête, les joueurs se regroupent autour de moi. Certains me demandent si ça va. Ils essaient de me relever mais je crie quand on me touche le bras. La maîtresse arrive, puis celle de CE2 qui est une cousine éloignée de ma mère, quelqu’un de « la famille ».
Je ne veux pas pleurer parce que tout le monde me regarde et parce que ça me ferait mal au côté. Je serre les dents et la mâchoire. Impossible de me relever, ça fait trop mal quand j’appuie sur le bras droit. Quand la maîtresse me demande si ça va, je dis, « Oui. » Et fini par me relever péniblement pour aller m’asseoir dans la classe. Quand elle me demande si j’ai mal, je dis, « Non, ça va. »
Mais en fait je souffre beaucoup.
Mon dialogue : « Ils vont me prendre pour un bébé si je montre que j’ai mal. Je dois faire comme si de rien n’était, être fort pour qu’on m’admire. »
Ensuite, j’ai attendu la fin de la classe, la maîtresse a demandé à ma petite sœur qui était en maternelle de porter mon sac. En descendant du car, ma mère commence par me gronder quand elle voit que ma sœur porte mon sac; puis, quand je fonds (enfin!) en larmes et dis que j’ai très mal à l’épaule et que je suis tombé, on va chez le médecin. Dès qu’il me voit entrer dans le cabinet, en voyant l’épaule pendante, il s'exclame, « Clavicule cassée! »
En récapitulant cette histoire, plusieurs fois, et en faisant l’exercice du témoin, plusieurs fois aussi, j’ai vu d’abord ce dialogue : « Il ne faut rien montrer », et, « Je me suis encore fait remarquer ». J’ai vu la peur qu’on me trouve bizarre, encore « dans la lune », et qu’on se moque de moi. Les épaules et clavicules en avant, tombantes, la nuque tendue, la sensation d’étouffer, de ne pas pouvoir respirer. Un boule dans la gorge et dans l’estomac, presque la nausée et surtout une envie de pleurer qui n’est jamais sortie.
Depuis ma nouvelle position physique, les clavicules ouvertes et détendues, le ventre détendu et le dos droit, je vois que mon attention au moment de traverser la cour de récréation était déjà dans la classe, j’étais tiré en avant, comme happé par un tunnel lumineux, joyeux, essayant d’être « un bon garçon ». Je ne voyais pas les autres autour en traversant.
« Tu n’as pas fait attention »
« Tu ne fais jamais attention à ce que tu fais »
Pourtant, j’étais totalement investi dans ce que je faisais. Mon attention justement était pointue, capable d’une grande concentration, au point d’oublier le monde autour. Je peux maintenant à nouveau sentir cette attention qui part et s’enfonce dans un détail: un arbre qui bouge par la fenêtre de la classe pendant un exercice de math, et qui me fait faire une faute « d’étourderie » quand je reviens à l’exercice. Cette attention particulière qui m’a permis d’être bon élève, parce que tout était une occasion d’exploration pour mon regard curieux, mais cela me faisait aussi faire des « fautes d’inattention » quand j’étais distrait par un détail extérieur.
Avec le temps, cela m’a valu une solide réputation de « qui n’écoute pas », de distrait, de maladroit, et plus tard de « mou » et d’inactif.
L’épaule droite a été réparée, mais la répercussion du choc, je la sens encore : plus de 20 ans après, j’ai une tendance aux torticolis et une tendinite à l’épaule gauche qui revient périodiquement. Et surtout, j’avais intégré ces dialogues et comportements: « Je souffre en silence, je prends sur moi, je ne dis pas ce que je ressens, je dois me contrôler. » Et aussi ces jugements : « Je suis distrait, maladroit et apathique. » Et pour finir : « Je n’arrive pas à contrôler mes rêves. »
J’attends que ça se passe, le dos courbé, le regard fermé, dans une bulle, les jambes molles et la poitrine fermée, le plexus noué et la respiration uniquement en haut à gauche. Et je n’ai jamais joué au foot, d’ailleurs je n’ai jamais su les règles exactes et après ça, je n’ai plus voulu jouer à aucun sport collectif où il y avait un ballon. J’étais ailleurs, dans mon monde imaginaire.
Toutes ces excuses m’empêchaient de me laisser aller à ma prédilection: rêver.
Le regard ouvert, l’œil pétillant, prêt à agir, la poitrine ouverte avec une respiration ample et profonde, le ventre détendu, décompressé, et les pieds bien ancrés sur le sol.
Je re-rêve à présent cette scène: prêtant attention à l’entourage, à ce qui m’entoure, particulièrement les personnes, comme avant de traverser une route, je regarde des deux côtés, et j’avance, conscient du monde périphérique, gardant une vue globale. Et si je tombe, je dis tout de suite que j’ai mal, que je ne peux pas bouger l’épaule; la maîtresse m’emmène à part dans la classe ou à l’infirmerie pour évaluer la situation.
Et puis surtout, hors du regard du groupe autour, je prends soin de ce petit enfant effrayé qui s’est recroquevillé dans un coin, qui ne supporte pas qu’on le touche parce que ça fait mal. Je m’occupe de mon petit enfant, je le rassure: « Tu as le droit d’avoir mal et de dire que tu as mal. » Je le rassure, appelle sa mère et un docteur immédiatement. Je pose ma main sur son ventre, délicatement, et l’autre sur le dos, affectueusement. Et je laisse la maîtresse, qui est de ma famille, me poser la tête en douceur sur son cœur. Je mérite d’être aimé.
Ça fait chaud dans le ventre et la poitrine, l’estomac et le plexus, j’ai envie de mettre mes bras autour de ce corps chaud et tendre, de me laisser aller à cette étreinte, cet acte merveilleux et doux, et surtout nouveau. En faisant attention au monde autour, je peux y arriver. Je laisse mon corps s’exprimer parce que j’ai confiance en lui.
« Tu es beau, talentueux et magique et je t’aime, mon rêveur. »
17:50 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité, castaneda
08.12.2007
Devenir responsable
Voici le schéma que j’ai découvert : je dois prendre la pleine responsabilité de ma vie et de mes actions. Je ne peux pas me cacher derrière des excuses comme « je ne sais pas quoi faire », ou « c’est injuste ». Il s’agit d’être totalement présent et en pleine conscience – ce qui veut aussi dire pour moi intervenir verbalement, me mettre en avant.
Mon intention pour 2007 était de ne garder aucun secret. J’ai posé l’intention d’exposer tous mes secrets, de me vider. Et je sens que c’est ce que j’ai fait. Cette année a été très intense et très importante pour moi. Elle a fait partie d’une immense vague continue liée au fait de mûrir, et maintenant je ne ressens plus que de la gratitude, une profonde gratitude.
Il y a plus de dix ans, j’avais une petite amie italienne nommée Johanna que j’avais rencontrée durant les vacances. Elle était très honnête, lumineuse et pleine de fraîcheur. Elle était poète et adorait la musique. Au début, après être rentré de mon voyage en Italie avec mes amis, je décidai de ne pas poursuivre la relation avec Johanna mais, après 6 mois, nous commençâmes à nous écrire des lettres, et je décidai de la revoir. A partir de ce moment, nous nous vîmes tous les deux ou trois mois. Cependant, après quelques-uns de ces voyages, je sentais que la relation n’avançait pas et que nous espérions tous les deux quelque chose dont nous ne pourrions jamais jouir complètement.
Puis une nuit, Rose, une amie, vint chez moi – nous nous connaissions depuis plusieurs années et elle avait toujours voulu sortir avec moi. Cette nuit là, nous avons bu et avons fini par coucher ensemble. C’est ainsi. Après cela, elle partit immédiatement ; je me sentais complètement misérable – bien que sur le moment je n’ai pas pris conscience de à quel point je me sentais misérable. Aujourd’hui, je peux me souvenir de comment mon corps a réagit au moment où nous faisions l’amour, car tandis que nous nous tripotions, haletant, une voix me disait, « Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’en as pas envie… »
Ainsi, j’avais une liaison, comme on dit. Rapidement, Johanna remarqua que quelque chose n’allait pas au cours de nos appels téléphoniques. Finalement, j’allai la voir pour tout lui raconter. Elle était blessée et choquée, mais elle avait plus ou moins deviné ce qui s’était passé étant donné la nature de mes coups de fil et de mes lettres. Je lui dis que mes sentiments envers elle n’avaient pas changé mais nous décidâmes d’attendre quelques semaines pour voir comment les choses allaient se développer, et je retournai chez moi. Deux semaines plus tard, Johanna vint me rendre visite. J’avais arrêté ma liaison avec Rose, réalisant que j’avais fait une grosse erreur, voyant également que bien que j’ai de l’affection pour elle, je ne voulais pas d’une relation sérieuse.
Lorsque Johanna arriva, nous commençâmes à nouveau à examiner ensemble ce qu’il en était de notre connexion, essayant de voir s’il était possible de développer notre relation, ou si nous devions décider de la terminer. Mais, d’une certaine façon, au cours de ces deux semaines, nous nous rapprochâmes l’un de l’autre. La connexion que nous avions était très précaire, elle pouvait se briser ou être facilement perturbée. Je savais que Johanna avait été très blessée par ma liaison et qu’elle avait peur de souffrir à nouveau.
Une nuit, alors que le voyage de Johanna tirait à sa fin, nous allâmes voir jouer des amis à moi, et nous passâmes un moment fabuleux. Nous sentions qu’existait entre nous une connexion pleine de chaleur et d’affection, nous étions vraiment heureux, sachant que ce qui se trouvait en face de nous était inconnu. Alors que nous revenions chez moi, je vis Rose, assise devant ma porte, en train d’écrire un mot pour dire qu’elle était passée me voir. Elle travaillait dans un restaurant, et durant notre liaison, elle avait l’habitude de venir tard dans la nuit, souvent bourrée. Là, elle n’était pas bourrée, mais en marchant vers la porte de chez moi, je ressentis une grosse angoisse à l’idée d’une rencontre entre Johanna et Rose.
Je savais qu’une telle rencontre allait probablement les blesser toutes les deux, et Johanna plus particulièrement. Après cette nuit, j’ai souvent pensé que j’aurais dû continuer à rouler pour dépasser ma maison afin d’éviter cette rencontre – elle n’était pas nécessaire et avait causé beaucoup de souffrances. Néanmoins, il était trop tard pour ça. Nous rentrâmes à l’intérieur et commençâmes à parler. Nous parlâmes de là où nous en étions, de ce que nous voulions chacun, et de ce qui devait être décidé. J’avais déjà pris la décision de cesser ma liaison avec Rose et je voulais sauver ma relation avec Johanna, mais une fois assis, à parler en compagnie de Rose, rien ne sembla plus être si clair que ça.
Johanna resta en retrait, ne parlant presque pas, et Rose ria, en disant de manière un peu agressive que j’étais stupide d’avoir choisi Johanna plutôt qu’elle.
Pendant tout le temps où elle parla, je restai paralysé. J’étais assis là, ne sachant pas quoi faire. Je savais que je voulais continuer avec Johanna, mais même cet horizon était devenu tout à coup nuageux et brumeux dans mon esprit plein d’incertitude et de doutes. Je sentais que d’une certaine façon j’avais déjà foutu en l’air ma relation avec Johanna, je l’avais trop durement blessée, j’avais pollué notre relation si « pure » - tout un tas d’excuses que j’entendais courir à travers mon esprit et qui m’empêchaient de prendre la parole, qui m’empêchaient d’être là et de dire ce que je voulais dire.
J’étais assis là, la tête dans les mains, me disant à moi-même : « Qu’est-ce que je dois faire ? Je ne sais pas quoi faire, je ne suis pas préparé pour ça, je n’y arrive pas. » Et pour être honnête, je n’étais pas préparé. En regardant en arrière depuis une autre position de mon point d’assemblage, je vois que bien que j’aurais dû être mature à cette époque, c’était la première fois de ma vie que je devais parler et prendre une décision entraînant de lourdes conséquences, pas seulement pour moi mais aussi pour deux autres personnes.
Et je ne l’ai pas fait.
Après environ deux heures de discussion, Rose me demanda de choisir entre elles, et que je devais la choisir elle. Et c’est ce que je fis.
Aujourd’hui encore, après avoir revue cette histoire plusieurs fois, je ressens l’impact que cet acte a eut sur mon corps, et je vois comment un sombre nuage s’installa au-dessus de Johanna et moi. Johanna était dévastée, et étrangement, je me sentais engourdi, comme si une grosse part de moi-même n’était pas là. Le matin était arrivé et Johanna décida de repartir chez elle immédiatement. Je l’accompagnai à la gare – nous nous séparâmes.
Donc, là se trouve le schéma. Je me sens dépassé, bouleversé, je sens que c’est trop, je me dis que je ne peux rien faire, et pourquoi est-ce que ça m’arrive, pourquoi personne ne m’aide, etc., et mon corps est gelé.
J’avais déjà découvert ce schéma au cours d’autres traques – particulièrement le sentiment de se sentir dépassé. Et ce n’était pas la première fois que je réagissais ainsi, mais c’était la première fois que cela avait de telles conséquences sur d’autres personnes. Depuis que j’avais identifié ce schéma, je voulais en sortir. Je voulais m’ouvrir, être libre.
Il y a un an, durant les classes du Corps Intégré à Amsterdam, j’ai réalisé une fois encore à quel point ce schéma était aussi connecté au fait d’être fermé. De ne pas me montrer – et bien que cela soit douloureux, je devais changer ça afin d’évoluer. Je sens que cette ligne de traque, en connexion avec d’autres, a été présente à la fois dans le fait de traquer mes peurs et dans celui de traquer mon rapport au sexe, au genre et au pouvoir.
Donc, ne pas avoir de secrets avait aussi pour but d’ouvrir mon être à toutes mes peurs et tous mes secrets afin d’être libre. Afin d’être libre.
Il y a quatre ans, j’ai décidé que j’avais une dette à payer, j’avais une affaire qui n’était pas finie. Je suis allé au séminaire de Vérone, et après cela je suis retourné dans tous les endroits où j’ai été allé avec Johanna, et que je n’avais pas vus depuis dix ans. C’était le premier pas. Un an plus tard, je suis parti sur la piste de Johanna – elle vivait à Miami, était chercheuse et médecin dans un hôpital. Mais je savais que les blessures que je lui avais infligées étaient toujours là et je devais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour y remédier. Créer une ouverture et laisser ces sentiments et ces émotions sortirent, pour elle et pour moi, mais encore plus pour elle.
Alors, très précautionneusement, je l’ai contactée, en lui disant au début que je ne voulais pas faire intrusion dans sa vie. Elle réagie avec beaucoup d’enthousiasme, et je décidai d’aller la voir. Je pris un avion pour Miami. Elle vint me chercher à l’aéroport, et nous parlâmes un peu pour prendre la température. Elle semblait être une femme accomplie, heureuse et forte. Elle était avec quelqu’un et sa vie était épanouissante. J’allai à mon hôtel et nous convînmes de nous voir le matin suivant pour prendre le petit déjeuner ensemble. Je lui dis qu’il y avait quelque chose dont je voulais lui parler.
Le matin suivant, je lui dis que lorsque j’avais pris ma décision des années plus tôt, j’avais fait une énorme erreur, peut-être la plus grosse de ma vie. J’étais conscient de l’avoir beaucoup blessée et j’avais aussi ressenti cette blessure dans mon propre cœur. Mes sentiments envers elle n’avaient jamais changé depuis le premier jour où nous nous étions rencontrés, et j’aurais souhaité ne jamais avoir fait cette erreur.
Elle commença à pleurer.
Elle pleura, puis ria, puis pleura à nouveau. Ensuite, elle me dit qu’elle avait attendu ces mots depuis tout ce temps, que ces mots étaient très importants pour elle, et qu’elle savait. Après un moment, elle s’arrêta de pleurer et me raconta comment ça s’était passé pour elle après son retour en Italie – comment elle s’était complètement renfermée sur elle-même, comment elle avait sombré dans la dépression, et comment elle n’avait pu avoir de relation amoureuse pendant des années.
Elle parla et me raconta tout, tout ce que je savais déjà plus ou moins, mais c’était merveilleux de pouvoir l’entendre de sa bouche. Nous parlâmes jusqu’à ce que nous ayons fait ensemble tout le tour de notre histoire.
Je ne suis resté que deux jours à Miami, avant de reprendre l’avion. Après cela, nous eûmes encore quelques contacts, toujours ouverts et plein d’affection. Aujourd’hui Johanna est une heureuse femme mariée, et elle est mère d’une petite fille.
Durant toutes ces années, Johanna avait gardé notre connexion à l’état neuf. Elle avait attendu – sans enterrer ses sentiments sous une épaisse couche de forme humaine, et elle était déjà prête au moment où je l’ai été. J’ai été très chanceux, et je suis très connaissant d’avoir eu cette chance extraordinaire.
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24.07.2007
Les Pâtes de Pouvoir

La nuit était sur le point de tomber…On se promenait avec une praticienne dans le centre de Paris, et on échangeait sur la traque des derniers jours. Je lui exprimais ma difficulté à ne pas constamment focaliser mon attention sur les hommes, et sur le fait que cela consommait une grande partie de mon énergie. Elle me donnait ses impressions, quand tout à coup, nous nous sommes retrouvées devant un magasin qui vendait des gadgets bizarres.
Il y avait toute sorte d’objets avec des formes étonnantes. Des briquets en forme de femmes, des cuillers en forme d’homme, des poivriers en forme de petits fantômes…enfin, des trucs drôles ! Soudain, mon amie a découvert une boite en carton, dans laquelle il y avait des pâtes à cuire et à manger en forme de sexe, de pénis. Sur la boîte, il était écrit : « Les Pâtes Zizi …Grossissent lors de la cuisson ».
Mon amie avait dans l’idée que j’achète ces pâtes, comme un geste envers l’infini.
Elle m’a dit : « Puisse que tu aimes tellement ça, je te suggère d’acheter une boite de ces pâtes, de les cuire et de te faire un dîner, seule devant l’infini, en dégustant chaque petit pénis, consciente de ce que tu fais, consciente de chaque bite qui rentre dans ta bouche ! » J’ai crié : « Mais tu es folle ! » Après quelques minutes de rire nerveux, et d'hésitations, j’ai finalement acheté une boite de « Pâtes zizi ».
En arrivant chez moi, j’ai mis la boîte au fond du placard de la cuisine en attendant le moment pertinent pour faire « mon geste devant l’infini ».
Plusieurs semaines se sont écoulées, et ma mère est venue me rendre visite. Cela faisait 10 jours qu’elle était chez moi et qu’à la fin de chaque journée, j’allais la rejoindre en sortant du travail. Ce soir là, un copain m’appela pour m’inviter au cinéma ; je dus décliner son invitation car j’avais rendez vous avec ma mère à la maison. En raccrochant le téléphone, j’étais en colère… contrariée de ne pas avoir pu partager du temps avec ce garçon que j’aimais bien.
Mon corps est devenu immédiatement rigide, je ne respirais presque plus. Mon estomac est devenu dur comme une pierre, mes épaules se sont tendues et, penchée vers l’avant, je regardais par terre en me disant : « A ce rythme là, jamais je ne pourrais passer un moment avec des garçons, jamais je ne pourrais partager vraiment avec quelqu’un ». Je me disais aussi : « J’en ai marre d’aller voir ma mère. » Tout cela avec une certaine culpabilité.
Peu après, ma mère m’appela pour me dire qu’il ne fallait pas que je m’inquiète car elle m’avait préparé à dîner…j’étais étonnée car elle ne sait pas faire la cuisine, elle ne la fait jamais.
Finalement, encore avec un goût amer dans la bouche, je suis rentrée chez moi. Dans la cour de mon immeuble, j’ai fait une passe magique pour essayer de me réaligner car je me sentais toujours vraiment contrariée.
En arrivant chez moi, ma mère, très chaleureuse et accueillante, m’a reçue, très fière de son chef d’oeuvre culinaire. Elle avait dressée la table très joliment avec des bougies et de belles serviettes avec des dessins de fleurs. Je suis allée me changer pour manger confortablement, et finalement je me suis assise à table. J’ai vu qu’elle avait mis une seule assiette, et lui ai donc demandé : « Mais toi, tu ne manges pas avec moi ? » Elle a répondu : « Non chérie, je fais un régime qui exclue le dîner ».
« Ok ! » ai-je répondu, et j'ai commenceé a lui raconter ma journée pendant qu’elle sortait un plat du four qui avait l’air délicieux.
Elle en déposa quelques cuillers dans mon assiette… et là, j’eus un véritable choc en m’apercevant que ce qu’elle avait préparé était, ni plus ni moins, mes « Pâtes Zizi de Pouvoir ». Un tour énorme de l’Esprit…Je ne pouvais pas m’empêcher de rire…Je mangeais chaque bouché des « Pâtes Zizi », face a ma mère qui me demandait si j’aimais ça. Et plus je disais : « C’est délicieux », plus j’avais envie de rire…Je me retrouvais avec la bouche pleine de bites, face a ma mère…c’était un véritable choc, une énorme claque ! Je pouvais sentir une force abstraite consciente, là dans le salon ; je sentais que cette force était aussi pliée en deux de rire…Moi, j’ai continué a rire tout au long du repas, en remerciant l’intention pour ce formidable cadeau de pouvoir…et en essayant de digérer ce mystérieux et étonnant geste magique !
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27.06.2007
Ces Petites Choses de la Vie

Je revenais d'un intensif. J'avais commencé la récapitulation de mon ex, comme on dit dans la vie de tous les jours. Je me sentais bien, alignée, pleine de gratitude pour la vie, pour mon corps d'énergie.
Dans le train qui me ramenait chez moi, j'avais pu percevoir quelque chose d'un peu collant, un peu sale… mais non, je restais au beau fixe, bien décidée à m'y maintenir grâce à ma connaissance de l'intention inflexible.
Arrivée en plusieurs étapes :
Le fils arrivant synchro à la descente de mon train entretint mon moral, l'Esprit était là. La voiture ressemblait un peu à une poubelle, mais le sourire de mon aîné, sa nonchalance, repoussèrent mes craintes dans le coffre arrière de la voiture.
Chez moi, en entrant, la pénombre endormit ma vigilance. Un relâchement subtil de l'attention, celui du voyageur qui se retrouve dans le connu, dans un espace délimité par son habitude, son centre, sa grotte, son utérus, son repos. Je roulai ma valise jusqu'à ma chambre, et tout me confirma mon retour dans les moindres détails, jusqu'à l'odeur douce et légèrement parfumée de la pièce. J'étais bien arrivée chez moi.
Mais voilà, une fois la valise posée, la veste tombée, les chaussons enfilés, mes yeux commencèrent leur inventaire/jugement. Ils avaient immédiatement repéré qu'il y avait eu intrusion !
Alors que je pénétrai dans le salon, mes fils sur le canapé, parmi les emballages de paquets de biscuits vides me saluèrent par un : « Tu as vu ? On a rangé! » - « Oui » ai-je lâché entre les dents, mon cou et ma nuque s'étant rigidifiés instantanément. Oui, c'était indéniable, il y avait eu du rangement !
Sous la table bleue de la cuisine, où je ne mets rien, se tenaient des cadavres de bouteilles de bière, alignées comme de bons petits soldats. Au-dessus de cet espace de vacuité qui m'est cher, je fais cohabiter en harmonie pains et fruits; mais là, le chaos avait posé sa griffe !
L'instant suivant, je ne voyais plus que cela … partout, les mégots, le recyclage, les chaussures, les chaussettes, le dessus de la cuisinière ! Chaque objet semblait me dire : « Il m'a touché ! » ; « Il m'a bougé » ; « Il est passé par ici et puis par là ! »
J'étais mortifiée, désalignée, précipitée, vidée. J’ai pris une grande respiration et suis repartie pour d'autres rendez-vous qui m'attendaient !
Évidemment, j'ai tenu le silence !
Évidemment, j'ai remis à plus tard !
Cependant, quelque chose en moi se sentait dépossédé… mais par quoi ? Par les traces de mon ex dans mon chez moi ? Ou par ce que je comprenais de l'homme ? Etait-ce lui vraiment ? Ou bien ma syntaxe relative à l'homme qui me jouait des tours ?
Je pouvais sentir une vrille dans mon plexus qui directement me menait au vide…Et ce vide n'était pas un inconnu dans mon inventaire.
J'optai pour cette dernière interprétation et traversai mon monde des affaires quotidiennes comme une comète, à toute allure, perdant de longs filaments d'énergie.
Le dimanche, je réussis à me poser un instant pour remettre de l'ordre chez moi.Cet ordre qui me rassure du vide, du néant ; il me permet de dormir, de me détendre. Alors que je frottai le sol, je pris conscience d'un dialogue intérieur qui m'habitait : « Il ne me respecte pas…Ô lala ce n'est pas possible ! » Ce il était l'homme : mon ex, qui s'était pour une fois occupé de la niché pendant mon absence, mes fils, l'un après l'autre, qui dans leur inconscience total (toujours selon mon jugement) reproduisaient allegro le savoir faire du père.
Plus je frottais, plus le dialogue allait bon train. Quelque chose en moi était attentif, centrée sur le visage, les yeux plissés, la bouche fermée, la langue repliée à l'intérieur posée sur le palais, les commissures des lèvres tombantes. Pas de respiration, le corps tel un pantin répondait à la demande, à l'urgence de remettre de l'ordre, sous le masque exigent de la surveillante chef.
Des scènes de notre vie commune défilaient, je ventilais avec la respiration de gauche à droite, cela permutait les scènes, tandis que mon corps au fur et à mesure changeait de pièces. Le dialogue se bloqua sur : « Il prend les femmes pour ses esclaves ! »
La maison enfin en ordre, un semblant de calme et de répit m'envahit. Je me sentis tout à coup délivrée, l'après-midi était ensoleillée, je suis partie voir une copine. Nous avons papoté, essayé des vêtements. Puis nous sommes partis au restaurant, nous avons ri des hommes, de leur façon de faire. Tout était de nouveau en place, comme avant, dans cet ordre habituel, où nous les femmes, futiles et profondes à la fois, nous rêvons le quotidien.
L'Esprit en avait décidé autrement.
Sur le chemin du retour, au milieu de nulle part dans la nuit noire, le pneu arrière gauche de la voiture creva. Etait-ce la nuit ? La pluie fine qui tombait ? Ou l'insolite de la situation, mais là je suis rentrée en silence profond.
Calmer la copine, donner des indications claires et précises à mon plus jeune fils pour qu'il soit mes mains, ma force. Enfin, je se fondait dans la nuit, elle n'était plus que la bouche d'où sortait cette connaissance ancestrale s'exprimant par des ordres précis et doux. Je respectait les besoins qu'elle avait, ses limites, la vie, la conscience, les choses et les hommes aussi. Alors qu'était-ce donc que ce trou, cette aspiration, cette dépense inutile d'énergie depuis mon retour ?
Ma vie professionnelle me demandait de répondre à ce que j'avais depuis longtemps appelé, il fallait saisir la chance. Je me suis mise au travail. Mais trois jours plus tard, alors que je venais de finir mes rendez-vous et rentrais par le tram, je fus témoin de deux scènes.
La première à ma gauche : Un père demande à son fils de ne pas grimper sur la barre haute où nous sommes appuyés. Le fils n'obéit pas. Le père, penché sur la poussette, fait mine de ne pas s'en apercevoir. Pour moi, il a capitulé. Et tout de suite arrive le dialogue : « C'est pas vrai ces pères qui ne se font pas respecter ! » Je détourne alors mon regard.
La deuxième scène se passe sur ma droite. Une jeune fille est en pleurs au téléphone avec son petit ami. Une femme du tram lui glisse un mouchoir en papier dans la main. Et elle de répondre assez fort à son interlocuteur : « Oui, je sais, tu dis toujours que je suis chiante ! » Et moi, de lancer à la cantonade : « Oh ! Ne vous en faites pas, ils disent tous ça ! » Après un regard circulaire pour obtenir l'approbation de la gente féminine, dont certaines approuvent sous cape et d'autres opinent du chef, je suis prise de deux spasmes violents intestinaux, un à gauche et l'autre à droite. Cela a pour conséquence que je me retrouve dans les toilettes, à devoir laver mon pantalon et ma culotte.
Deux jours plus tard, complètement bloquée dans l'avancement de mon travail, je décide de téléphoner à un praticien pour traquer avec lui ce qui se trame hors de mon champ de conscience.
Ces spasmes étaient la réponse corporelle d'une syntaxe particulière qui disait :
« Je me fais chier » ; « Tu me fais chier » ; « Tu es à chier ». Après observation du corps, je choisis la phrase « Tu me fais chier ».
Nous avons passé de longues heures sur des scènes avec mon ex, où je me rappelais avoir entendu cette phrase. Je restais rigide, impitoyable envers moi-même, quelque chose dans mon côté droit résistait, une colère sourde m'habitait.
Après avoir appeler l'intention pour qu'elle m'aide à dénouer ce noeud qui me gênait pour saisir ma nouvelle chance, je me suis endormie.
Tous les vendredis, je tiens un petit café associatif. Le lendemain, nous étions vendredi. En entrant, j'ai tout de suite vu que c'était sale. Je me suis mise au travail. Alors que je nettoyais sans pensées, appliquée dans mes gestes et mon corps, en passant l'espagnolette devant le bar, une image a surgi devant mes yeux.
Mon père était dans le studio de peinture de ma mère, en train de jouer du piano. Mon ventre s'est mis instantanément à se tordre. Je pouvais sentir mes fibres se recroqueviller, se retourner vers l'intérieur. Je me suis arrêtée un instant, j'ai respiré en ventilant, la douleur s'est relâchée. Une autre image est arrivée.
Ma grand-mère maternelle et son piano, sa culture, son exubérance, la mutilation qu'elle avait subie par son père qui avait refusé qu'elle se fasse des récitals sous couvert de bienséance. Tout cela allait très vite. Je ventilais doucement, attentive. Je sentais l'ombre, elle était palpable. Je me souvenais de ma traque de la veille, alors que le praticien jouait le rôle de mon ex, il me disait : « T'es chiante ! » Et là, j'avais vu cette ombre qui avait surgi de nulle part. Tout à coup elle était là, raide comme celle de midi, mais aussi vivante que celle du soir. Elle s'était posée sur mon côté droit, et l'avait laissé crispé, handicapé dans son action immédiate (saisir ma chance), comme métallique. Sous l'évocation de ce souvenir, mon corps fit un spasme qui me rigidifia.
En cascade, je revis les chocs que j'avais eu avec mon frère, mes amants (souvent des musiciens), ma mère. Le ventre se tordit à nouveau comme une serpillière, dégoulinant des gouttes de conscience pure.
Ainsi, depuis toujours, cette ombre venait prendre son dû, et depuis toujours je croyais que c'était les autres, les hommes, ma mère, la société.
Un sourire s'échappa de mes lèvres.
Doucement comme une caresse, l'espagnolette chanta sur le linoléum du petit café. Doucement comme une danse, mon corps joua avec le mouvement du va et vient donné au manche par la contraction alternée des bras. Doucement une vague de gratitude m'emplit, déborda dans le magasin, coula dans la rue où le vent de l'Esprit l'emporta jusqu'au ciel et au-delà.
Merci d'être en vie
16:55 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité, castaneda
15.04.2007
Une journée splendide
Un panneau de publicité dans le grand carrefour de Montparnasse indique : "Incredible India" : de la danse, des expos, de la musique et des ateliers au Jardin d'acclimatation.
C'est le matin, il fait très beau et déjà chaud, une ballade dans un endroit boisé sera la bienvenue.
En arrivant à Neuilly-sur-Seine, à la station Sablons, je réalise que je venais ici avec mon beau-père quand j'étais petite, il m'emmenait faire du manège..."N'oublies pas de le remercier pour toute l'attention et l'affection qu'il t'a donné, pour tout le temps qu'il a passé avec toi"...Le quartier est magnifique, de grands arbres, des bosquets de tulipes jaunes étranges un peu partout, une sensation de fraîcheur due aux plantes, et aussi de belles voitures et de la tranquillité.
J'avais oublié qu'il existait des quartiers riches et qu'on pouvait se les réapproprier en s'y promenant. Le jardin n'est pas loin du métro. Il y a plusieurs longues queues pour accéder au jardin et tout le monde piétine, mais rien ne me désaligne, je suis en silence depuis le matin et mon corps se sent à l'aise grâce aux passes magiques.
Je pénètre dans le jardin...en le traversant une première fois, je revois : la grande volière pleine d'oiseaux, l'enclos des lamas, le manège avec des sièges qui tournent en forme de tasses géantes, avec une théière toute aussi géante au milieu.
« Ohhh...! Je suis déjà montée dans ce manège ! » Les poneys, les arbres, les fleurs, la rivière qui passe, et le petit train qui traverse le bois..."J'ai pris ce train, je ne savais plus, j'avais oublié..." Tout est semblable et tout est différent.
Je décide de récapituler tout cela le soir, à la maison, car pour l'instant il fait chaud et il y a trop de monde partout pour vraiment se concentrer.
Toute l'après-midi, j'ai vu des spectacles de danse indienne de différents styles, avec ou sans musiciens, avec ou sans masques. Des hommes déguisés en femmes, des femmes parées de clochettes, de grelots et de cymbales sur tout le corps, dansant avec une cruche d'eau sur la tête et un couteau entre les dents. Des danses acrobatiques, sensuelles, ou amusantes.
Puis Il y a eu le dernier spectacle, vers 17h. Je me suis installée avec d’autres sous un gros magnolia. La scène faisait face au sud, et nous au sud-ouest. Une foule s’est rassemblée. Sur les côtés de la scène, le long de la voie principale, d'immenses tentures de couleurs chatoyantes d'environ 8 mètres de long avaient été suspendues par la largeur, entre de grands arbres minces, bien au-dessus du sol, et flottaient dans la brise.
Nous étions entourés d'arbres, d'acacias, de marronniers, et de glycine aussi. Tout cela était vraiment très beau.
Il y avait un parfum d' "Amour" de Kenzo dans l’air, car des échantillons avaient été distribués à l'entrée, et je m'en suis vaporisée aussi un peu sur le poignet gauche pour être alignée avec l'ambiance, avec les autres, mes semblables.
La musique a commencé. Une jeune femme de taille moyenne est montée sur la grande scène jaune safran. Elle portait un costume de danse traditionnel, avec un pantalon plein de plis harmonieux, une pièce de tissu entre les jambes, bleu et jaune, rappelant la forme d'un éventail lorsqu'il est déplié. Sa longue natte noire descendant jusqu’aux fesses était ornée d’une grosse fleur blanche à son commencement ; le bout de ses doigts de mains et de pieds étaient peints au henné rouge, et de gros bracelets plein de grelots étaient attachés à ses chevilles.
L’artiste Maria-kiran a dansé six tableaux différents. Avant chaque tableau, une femme nous racontait l’histoire à venir, la signification de la danse.
Le premier était une danse d’introduction, une « offrande » à Shiva, le dieu de la danse et de la création. Dès la première danse, tout le monde était sous le charme de son style impeccable de Bharata Natyam, la danse rituelle et ancestrale indienne qui utilise toutes les expressions du visage et du corps pour conter une histoire.
A l’origine, ce style de danse était pratiqué par les devadâsî, « les servantes de la divinité ». Chaque mouvement est une partie de l’histoire, une invitation au mythe.
La danseuse utilise ses yeux, ses mains, pour former des mudras, ses jambes, ses pieds, tout son corps. La gestuelle corporelle est parfaitement synchronisée avec la musique, où le chanteur ou la chanteuse raconte l’histoire.
Après la danse d’offrande, le second tableau racontait l’amour de la danseuse pour Sarasvatî, la déesse de la musique, des arts et de la connaissance. Sarasvatî a huit bras et est entourée de huit guerriers qui gardent sa sagesse. La danse de Maria-Kiran était magnifique, gracieuse, puissante. Même sans comprendre le sanskrit, on pouvait percevoir facilement lorsqu’elle mimait un des huit guerriers avec un arc ou une lance, défendant férocement la connaissance de Sarasvatî, et quand elle jouait la déesse, toute occupée à créer.
Ses gestes m’évoquèrent immédiatement les passes magiques, les mouvements antiques et magiques enseignés par Shiva en Inde et par le rêve au Mexique... Des passes magiques issues d’une même époque mythique, mais qui avaient eu une autre évolution à travers l’histoire.
On pouvait sentir qu’elle prenait un grand plaisir à danser…
Puis vint le tableau en l’honneur de Shiva. La femme qui présentait chaque tableau nous raconta, dans un micro, que cette danse d’amour à Shiva pouvait exprimer notre amour à n’importe quel autre dieu ou être, à un ami ou à un amant.
Ce fut pour moi la plus éclatante, la plus lumineuse.
Nous étions tous là, dans les rayons solaires de la fin d’après-midi, assis sur la terre ou dans l’herbe, et Maria-Kiran exprimait avec un abandon total tout son amour pour Shiva, pour ce monde, pour cette terre, et pour tous les êtres qui la parcourent à chaque instant.
C’était magique. Elle tournoyait avec une élégance infinie, les tentures entre les arbres se sont gonflées d’air, et des oiseaux sont passés comme des ombres sur le soleil. Chaque parcelle de son corps exprimait l’affection la plus profonde, la plus sublime et la plus détachée qui soit. Elle formait des lotus délicats avec ses mains qu’elle offrait ensuite avec amour ; elle attrapait vivement des étincelles dans l’air en sautant, les transformant en fleurs invisibles mais épanouies. Ses yeux, plein de tendresse, d’émerveillement, ou de force, remerciaient en silence et avec affection la création toute entière.
L’esprit ne comprend que les gestes d’abandon…
J’avais des larmes de bonheur dans les yeux, mais je ne voulais pas et ne pouvais pas pleurer, afin de pouvoir soutenir ce moment délicieux. Tout était silencieux, brillant et vibrant ; j’ai pris conscience dans mon corps, et surtout avec mon cœur, que tous les êtres qui étaient là, à cet instant, étaient des êtres de pure affection, qui étaient nés pour conter leur amour au monde et exprimer leur immense gratitude envers la vie, ce cadeau unique et éphémère de perception.
Maria-Kiran signifie « Rayon de Lumière » en hindou, et Shiva était sans aucun doute un grand sorcier et un grand rêveur…
Photo Maria-Kiran
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19.03.2007
Une halte chez mon oncle
Nous faisions une halte chez mon oncle, mon ami et moi-même. Nous étions tendus par des querelles incessantes. Mon oncle, Edmond, et son ami, Claude, connaissaient notre situation : lui, marié, moi, malheureuse.
Le matin, nous étions dans une maison inconnue, un peu dans la pénombre du salon, assis sur un canapé, chacun à une extrémité. C’était ce moment de la relation où mêmes les meilleurs moments étaient gâchés par l’ombre des disputes.
Claude a commencé à nous parler de nos problèmes, s’adressant principalement à mon ami, demandant des détails concrets sur notre relation, notre mode de vie. Face à ces intrusions, mon ami se durcissait, se fermait. Il répondait par la négative à toutes les propositions de Claude. Moi-même, enfoncée à ma place, recroquevillée, je ne disais pas grand-chose. Mes yeux étaient rivés sur le sol ou sur mes mains, je jetais des regards furtifs de temps en temps aux deux hommes. J’étais inquiète des réactions de mon ami, que je sentais exaspéré. Mon dialogue intérieur : c’est foutu, c’est l’impasse. Il est dur ; il est cruel.
Dans cette atmosphère d’une lourdeur qui contrastait ave la beauté de la matinée et des lieux, dans cette ambiance désespérée et étouffante, mon oncle était resté en retrait, témoin silencieux de ces tentatives sans succès.
Il s’approcha de moi et me tendit sans mot dire un brin de jasmin à l’odeur suave. Cela me ramena un peu à l’instant présent et je fus touchée par sa gentillesse.
Des années plus tard, réexaminant cette situation, je vois que le geste de mon oncle était un geste d’intention magique. Un cadeau de l’Esprit, pour me rappeler à la vraie vie. A ce doux appel, je préférais mon drame personnel. A chaque instant, l’Esprit nous offre un signe au parfum si doux, si subtil que bien souvent nous ne nous y ouvrons pas, préoccupés par nos calcules au sujet de nous-mêmes.
Aujourd’hui, je sens l’odeur du jasmin, je revois la lumière traversant les persiennes, oblique, sur ce salon silencieux et inhabité, j’entends les oiseaux dans le jardin. Je vois deux êtres déchirés, à bout de force. Je vois combien mon ami souffrait et se sentait impuissant dans sa situation. Je vois qu’il n’avait pas le cynisme dont je l’accusais, mais qu’à force de l’accuser je l’avais poussé à se renfermer, à se durcir, puis à me rejeter.
Et, avec une respiration plus ample, avec un nouveau point de vue, dans le parfum de l’Esprit, je vois que cette scène était aussi baignée d’amour véritable et que nous le gâchions.
C’était le sens du geste de mon oncle : l’amour reste intact.
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07.03.2007
Mon copain Henry
En 6ème, mon meilleur copain s'appelait Henry, on était toujours fourré ensemble, il me racontait plein d'histoires effrayantes (par exemple qu'on avait trouvé une araignée de la taille d'un chien dans le désert et qu'elle mangeait des hommes).
C’était le « petit gros » de la classe, plein d’humour, moi j’étais assez timide, lui avait toujours des idées, il lui arrivait tout un tas d’aventures. On est vite devenu inséparables. C'est lui qui m'a expliqué comment on se masturbait quand j'ai eu ma puberté (cette douleur étrange dans le sexe), avant je ne savais pas que ça se faisait, au début je ne jouissais pas, rien ne sortait. C'était vraiment un apprentissage, je lui faisais mon rapport tous les jours. C'est avec lui aussi que j'ai appris à fumer. Il m’a montré comment avaler la fumée et ne pas crapoter.
En 5ème, on était toujours copains mais il avait redoublé. Une fille de sa classe, redoublante aussi, s'intéressait à moi. Je suis sorti avec elle, guidé par Henry. Je me souviens de cette sensation bizarre quand sa langue est entrée dans ma bouche, cette bouche étrangère. Je ne peux pas dire que j'ai aimé, c'était étrange, technique. Je n'avais pas de sentiments pour elle, je sortais avec elle parce qu'elle s'intéressait à moi et que c'est ce qu'on attendait d'un garçon. Avec une petite amie on était bien vu.
Mais je n’étais pas amoureux, Henry comptait plus pour moi qu'elle. D’ailleurs il était toujours là, avec nous. Il chronométrait la longueur des baisers sans reprendre sa respiration. Un jour, on s'est fait prendre par l'infirmière, tous les trois enfermés dans les toilettes de l’infirmerie. Il fallait toujours trouver des endroits cachés pour faire ça (s'embrasser avec ma copine). Et j'étais toujours accompagné d'un copain qui faisait le guet.
Et puis nos relations avec Henry se sont dégradées, sans que je sache vraiment pourquoi. J’ai « cassé » avec ma copine, une autre fille me tournait autour, je l'avais aussi embrassée.
Cette période était assez nébuleuse, jusqu'à récemment je ne savais pas vraiment ce qui c'était passé. Henry est sorti à son tour avec mon ex petite amie, on ne se parlait plus. Du coup j'avais retrouvé un copain de primaire (l'horreur c'était de devoir manger seul au self).
Et un midi, alors que je discutais avec lui, Henry a surgit sans prévenir et m'a donné deux coups de poings dans la gueule. C’était dans la cour, il y avait du monde plus loin qui regardait la scène. Je n'ai pas réagi, pas répondu. J'ai fait comme si de rien n'était, incrédule, ne comprenant pas ce qui s'était passé. Le soir à la maison ma mère a bien vu que quelque chose n’allait pas, je lui ai montré ma lèvre légèrement abîmée.
Elle n’appréciait que moyennement Henry, l’année passée, on avait été punis ensemble pour avoir jeté la poubelle de la classe par la fenêtre, laissée seule en l’absence d’un prof. En fait, ce n’était pas nous, mais devant les menaces de retour du surveillant, j’avais avoué avoir participé et Henry s’était dénoncé pour être avec moi. Puis une deuxième fois pour avoir mis du poil à gratter dans le dos des filles devant nous en classe.
C’était tout ce dont je me souvenais.
Ensuite, je n’ai plus eu de petites amies avant la terminale, mais ça se passait toujours assez mal. J’ai commencé à boire beaucoup d’alcool, puis à fumer du hash, puis à prendre d’autres drogues (essentiellement des hallucinogènes, ce qui m’intéressait c’était de ne plus voir la réalité quotidienne). La sensation qui ne me quittait pas depuis l'adolescence c'était celle de ne pas être à ma place dans la société, différent, de ne pas savoir que faire pour être accepté et de refuser le monde en réaction. La société me faisait peur alors je voulais l'oublier. « C’est pas possible que ce soit ça la réalité ! », « Je ne veux pas être un mouton, pas comme mes parents, avoir une vie normale.. » Vers 20 ans j'étais très nihiliste, asocial, pseudo baba cool : le monde c'était de la merde. La sensation pour la société c'était le dégoût. Je voulais oublier le monde autour de moi, ne pas le voir. J'étais très timide, renfermé et je me sentais observé, je me disais souvent que j'étais dans un film, qu'il y avait des caméras invisibles partout, alors il fallait que je me contrôle pour ne pas me faire remarquer. Je n'osais jamais être moi-même.
J’ai pris beaucoup de drogues et été alcoolique pendant longtemps. Tout était bon pour oublier. J’ai vécu avec une femme que j’ai aimée profondément mais que je ne pouvais satisfaire sexuellement. Pour oublier nous buvions ensemble.
Puis, j’ai finalement accepté d’être homosexuel, quand mes désirs ont été trop flagrants pour que je ne les vois pas. J’ai mis longtemps à comprendre, à accepter. Quelque chose empêchait ma conscience de voir l’évidence. Mais je ne pouvais pas éprouver d’affection pour des hommes. J’ai alors vécu une double vie, officiellement hétérosexuel et avec une sexualité de consommation, sans parole, à la va-vite, honteux, coupable. Peu à peu pourtant, je me suis ouvert aux autres, et je suis tombé amoureux d’un garçon pour la première fois. Mais ça s’est mal passé, j’étais comme paralysé qu’on s’intéresse à moi.
Et puis, quand j’ai commencé à récapituler, l’esprit m’a fait un cadeau : dans un bar homo j’ai revu Henry. Et j’ai enfin compris ce qui s’était passé ce jour où il m’avait cassé la gueule.
Ce soir-là, il m'a demandé pardon pour ça. Et il m’a expliqué, enfin.
En fait il n'était sorti avec ma petite amie que par jalousie, il était amoureux de moi et n'avait pas supporté de me voir avec un autre garçon. Ça a été comme un électrochoc, j’ai revu la scène et replongé à l’époque de mes 11 ans. Je me suis souvenu du dialogue intérieur alors qu’il me frappait : « Surtout ne pleure pas, toute la cour te regarde ».
Il m'a raconté qu'un jour il s'était battu contre des garçons qui nous avaient traités de pédés. Mais je n'avais rien compris, il ne m'avait rien expliqué. Et toute l'affection que j'avais pour lui était restée bloquée, ravalée. Je me souviens maintenant qu'il ne me plaisait pas vraiment physiquement, c'était un « petit gros » mais je l'aimais beaucoup.
Et je me suis rendu compte que je n’avais plus pleuré depuis cette scène. Ce soir-là, j’ai pris ma dernière cuite et pleuré comme jamais en rentrant chez moi. C’était comme s’il m’avait rendu quelque chose qu’il m’avait volé : l’affection. Maintenant j’allais pouvoir aimer vraiment. Dans la semaine suivante, mon ami m’a quitté, c’était le premier avec qui j’avais vraiment envie de construire quelque chose. Il m’a dit : « Plus tu t’ouvriras plus je me fermerai. » Et quand enfin je me suis ouvert à lui, il est parti. J’ai encore pleuré. C’était ma dernière aventure amoureuse.
Mais l’histoire n’était pas encore finie. Dernièrement, en travaillant avec un groupe d’ados sur le thème de la sexualité et des relations garçons/filles à l’adolescence, j’ai fait une intoxication alimentaire. En vomissant, j’avais très mal dans la poitrine comme si elle voulait éclater. La nausée ne m’a pas quitté pendant une semaine. En travaillant l’exercice du témoin, j’ai compris ce que je vomissais : mon histoire personnelle. Il fallait encore revoir cette scène.
Le jour où Henry m’a frappé, j'ai avalé ma douleur. Pas tellement physique ; ce qui m'a fait le plus mal c'était que ce soit Henry, qu'il ne m'aime plus. Quelque chose s'est bloqué dans mon estomac, le plexus solaire et ma poitrine. Et je n'ai plus pleuré, ni exprimé mon affection à personne. Rien ne pouvait sortir. Je ne pouvais aimer ni des femmes, ni des hommes, j’étais bloqué, enfermé.
Ce que j’ai avalé pendant toutes ces années c’est mon affection, j’ai avalé ma langue dans le non-dit et le caché. J’ai compris physiquement que je me faisais mal exprès. Par culpabilité, je me punissais en buvant, en fumant, en me droguant, en ayant des relations sexuelles de consommation, dans les lieux les plus glauques possibles, pour me sentir ensuite sale et dégoutté de moi. Et ce qui me poussait à ça c’était la trouille, la peur. J’avais peur de ne pas être aimé, d’être rejeté si j’exprimais à nouveau de l’affection pour quelqu’un. Maintenant ma poitrine est libre, la boule dans la gorge que je traînais depuis est partie, je respire enfin.
C’est une délivrance. J’avais tellement l’habitude d’avoir honte de moi. Honte de me sentir différent et de rester enfermé, fermé sur le monde extérieur, dans l’autocontemplation, par peur des autres et de leurs réactions. J’agissais en me disant : « Si je fais ceci ou cela il va m’aimer ». Je croyais que je n’étais pas vraiment un homme, que je ne méritais pas d’être aimé.
Maintenant, je perçois à nouveau le monde autour, j’ai de nouveau 11 ans, et je peux aimer le monde, parce que je m’aime.
Et je vous aime.
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10.12.2006
Folie douce
![]()
La scéne se passe avec un de mes frères et un de mes cousins.
Nous avions décidé de tester les limites du dériveur de mon cousin.
C'était un petit bateau qui avait eu ses heures de noblesse dans les années 70 en participant aux Jeux Olympiques.
Il avait l'allure d'un grand albatros surtoilé.
On s'était dit qu'on allait lui faire revivre ses belles années.
Pour minimiser les risques, nous avions choisi de faire nos essais sur
un plan d'eau et non en mer. C'était une ancienne sablière comme il en existe tant reconvertie en plan d'eau. La météo était au rouge avec une annonce de tempête. C'était le début de l'hiver.
Nous avons mis le bateau à l'eau et commencé à hisser les voiles avec
prudence. Puis une fois que nous avons pris suffisamment d'assurance, nous avons
déployé l'aile entière.
Là ça a été grandiose ! Nous nous sommes presque envolés. C'était une
expérience très intense. L'enjeu des forces de la nature était tel que le moindre écart de navigation menaçait que nous perdions notre équilibre. Nous avions un sentiment de liberté.
Tout à coup, une forte rafale nous a sécoué. Mon cousin, qui tenait la barre, nous a signifié qu'il perdait le contrôle. Cette fois, nous avions atteint les limites.
Tout à coup, le safran (gouvernail) a sauté et s'est trouvé éjecté au
loin. Puis le bateau s'est retourné. Tout le monde est allé au bouillon.
C'est alors que mon cousin a voulu récupéré le safran avant qu'il ne
coule. Il est parti en nageant pour le récupérer. Et au moment précis ou sa main a été en contact avec le safran, il a commencé à voir défiler des scénes de sa vie.
" Oh il se passe quelque chose d'étrange, je revois des scènes de mon
passé." Et il a commenté la description de ce qu'il voyait.
Mon frère et moi nous sommes regardés inquiets. Nous avons eu le sentiment qu'il se passait quelquechose de grave...de l'imminence de quelquechose d'important.
Revoir des scènes de son passé, le film de sa vie, avait quelque chose de funeste.
Je ne sais pas pourquoi nous avons pensé ça à ce moment-là mais nous
l'avons supplié d'abandonner le safran et de venir se réfugier sur la
rive...
Après cela nous sommes tous sortis, avons récupéré le safran, rangé le
bateau, pris une bonne douche et avons oublié tout ça. Plus tard le bateau s'est transformé en "jardinière".
Ce que je vois aujourd'hui de cette scéne, c'est que mon cousin aimait
beaucoup son bateau "Folie Douce". Et j'ai l'impression que son bateau l'aimait aussi en retour. Mon cousin avait fait revivre ses belles heures à son bateau.
En échange de quoi, peut être que son bateau lui avait offert la
récapitulation de certains épisodes de la sienne
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16:20 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité
07.12.2006
L'arbre Nagual
Depuis une semaine je travaille dans le jardin de mon père qui est à flan de colline et qui est recouvert sur une bonne partie d'arbres : des cèdres bleus et des chênes. Ils vont de 10 ans à environ 60 ans (les plus beaux d'entre-eux). D'ailleurs je me suis pris d'affection pour l'un des grands cèdres. Je coupe les arbres morts, les innombrables branches mortes, j'enlève les ronces et autres "parasites". Je nettoie ce bout (un bon bout il faut bien le dire) de terrain afin que la lumière puisse de nouveau percer. Mais depuis quelques jours, je sens une présence très très forte dans ces bois, chose que je n'avais jamais ressenti avant. Je continu ma tâche et entreprend de couper des arbres vivants (oui, sacrilège, mais ils sont en train de mourrir, asphixés par les autres bien plus grands et de plus, ils les gènent). Alors, conscient de la présence, je prononce à voix haute les raisons pour lesquelles je tue ces arbres, je m'en excuse, et je les coupe sans pitié.
Le soir, mon corps m'empresse de récapituler ce nettoyage alors que ma raison n'y voit aucune raison... je le bâcle, je ne ressens rien.
Le lendemain, je me décide enfin à couper toutes les branches mortes du grand soixantenaire qui est juste à coté de mon chéri qui a le méme âge (ce sont des "sapins" droits, trés grands et facile à "grimper"). Je lui promets qu'aucune des ses branches vivantes ne seront coupées. Je l'appelle l'arbre nagual puisqu'il se sépare à la base du tronc en deux gros tronc massifs, mais d'une souplesse incroyable. Il est génial, je le sens au plus profond de moi.
Plus lourde tâche, je coupe un arbre assez gros en piteux état qui se situe entre les deux. Un peu de tristesse (méme si il était d'un moche absolu) m'envahit... Le soleil arrive instantanément sur mon visage. Quel plaisir. En descendant de mon échelle de façon maladroite, l'arbre nagual m'accompagne en mettant deux grosses branches sous chaque aisselle. Ce n'est pas anodin pour moi, j'ai l'impression qu'il me dit: "Merci de m'avoir redonner de l'espace, de la lumière. Maintenant je suis seul dans mon cocon."
Arrive le soir. Quand je ferme les yeux je vois ses branches mortes. Je ne vois qu'elles et n'arrive pas à faire ma récapitulation correctement. "Et merde tu récapituleras aux aurores avant de partir !" Je m'endors.
Mes rêves sont très agités : Je défile devant chaque arbre que je dois récapituler. Et je les récapitule. Mais il en manque un. Je ne le trouve pas. Pourtant je dois absolument le trouver, c'est indispensable. Son esprit rôde dans le jardin, je le sens, et surtout je le SAIS. Je suis réellement dans le jardin. Il fait très sombre, je ne distingue rien. Tout d'un coup je suis projeté dans ma chambre, un mélange du réel et de la forêt.
Je suis allongé, les jambes bien droites, le bras gauche sur mes yeux, le droit sur mon ventre.
Et là je reste immobile. Condition nécessaire si je veux rester en vie car il arrive. Je le sens, il est immense, il arrive. Je ferme les yeux, tout devient noir, je suis totalement conscient d'étre dans le rêve, d'étre dans mon corps, d'étre mon corps d'énergie. A la manière des alliés que j'ai rencontré, il passe tout prés de moi comme pour s'identifier comme étant non humain. Je sens son énergie. Il est dans la pièce. Il se frotte à moi et mon corps s'embrase de mille feux. Je touche une ligne a haute tention de 10 000 Volts. Je le vois à travers mes paupières clauses. C'est un grand oeuf de lumière mais trés allongé, trés fin, rempli d'un nuage brillant.
La panique me gagne. Aïe, mais que faire ? Si je me laisse aller comme un pauvre con je meurs, c'est clair. Si je décide de me réveiller d'un seul coup il sera dans la pièce alors je devrai crier comme un fou pour l'affronter (ma peur avec), mon pére après. Alors je deviens d'un serein absolu, ma peur est réduite à néant, et la curiosité s'empare de mon mental: "Wouah qu'est ce qui se passe dans mon corps, il double de volume!".
Clou du spectacle, il se prend ma table de nuit, traverse la cloison en faisant tout trembler. Ce qui me réveille. Je suis exactement dans ma position de réve.
J'allume la lumière, je chante, je parle, je suis très calme je ne réalise rien, je laisse mon corps revenir à une tension normale. Mes yeux se posent sur la table de chevet : la bouteille s'est renversé, et l'abajour est complètement tordu.
2h de lecture plus tard je décide enfin de me rendormir, sachant qu'il est là, mais de toute facon je l'affronterai un jour ou l'autre.
Il me parle. Il me dis que je ne dois pas avoir peur. Il me montre les branches mortes, c'est l'arbre nagual. "N'aie pas peur. Regarde ces branches dont tu m'as débarrassé. C'est à mon tour de te débarasser de tes branches qui ne te sont plus utiles."
Me debarrasser de mes peurs injustifiées, de mes jugements, de mes habitutes et de ma bêtise
17:20 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité






























