10.01.2009

La Rencontre

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L’objet du passé est usé, après avoir été touché, caressé, trimbalé de mains en mains il est abandonné. Ce passage à l’abandon est des plus essentiels. Il lui donne sa patine, l’arrêt sur image. Je dirai, il donne l’arrêt sur l’objet. L’objet devient passé…

Elle avait dormi de longues années loin du monde, m’avait-on dit quand je l’ai rencontrée. Elle était restée là si longtemps à attendre une main charitable, secourable, un corps à sa mesure. Ce corps c’était le mien je le savais, j’en étais sûre. En regardant la vieille antiquaire la manipuler de ses larges doigts réparateurs d’objets, je me disais qu’il ne fallait pas qu’elle reste dans cet endroit.

Sa haute taille serrée d’une ceinture se terminait par un gros nœud de taffetas noir… J’étais amoureuse, subitement j’avais la fièvre. J’osais à peine la regarder, son aplomb, sa lourdeur, loin d’être rigide, la trame fine de son étoffe venue d’un autre âge, donnait de la grâce au vêtement.
Je détournais la tête à la recherche d’une idée, peut-être d’une autre rencontre. J’aimais tellement l’odeur, la couleur de ces vieilleries, je me sentais en sécurité en terrain connu.

La petite fille que j’avais été, allait souvent dans une salle des ventes. Combien de dimanches avais-je passé dans la salle des ventes, rue du canal, en contre bas de la sous-préfecture ? Petite porte cochère, que l’on passait en enjambant le battant de bois, on suivait un petit couloir puis, la grange s’ouvrait comme la malle d’Ali Baba, dévoilant des trésors qui allaient se mettre en vente au plus offrant.

Je me souvins que mon père avait fait découvrir à la famille la petite salle des ventes. Il devait aider un ami à vendre une belle tapisserie murale authentique, une véritable œuvre d’art. Le commissaire priseur, homme de grande stature, sans âge, caché derrière des lunettes tintées, était aussi expert en objets d’art. Mon frère s’y ennuyait à mourir, ma mère pavanait dans ses chaussures de chez Dior et moi, j’étais joyeuse. Je ne devais rien toucher, mais chaque objet me parlait de son histoire, et c’était fascinant.

La vieille antiquaire interrompit ma rêverie en disant :
- Je te connais toi, tu es la fille de Paul !
Mon père, avec son éternel flegme, dans ses espadrilles aux pieds et son foulard de soie à pois autour du cou, avait toujours ri de la phrase « comme le monde est petit », et j’avais toujours trouvé cette considération pitoyable. S’amuser à se congratuler de l’étroitesse de ses connaissances, et d’en être heureux, heureux d’être dans le connu me navrait. Mais là, soudain, je me suis demandé si, au fond, il n’avait pas raison, le monde des humains était petit.
- Oui, c’est vrai, mon père s’appelait Paul, ai-je répondu en observant la vieille femme s’était assise sur la malle, enfermant l’objet de mes convoitises.

Nous fîmes connaissance. Elle, pleine de sa vie passée, ses amis, ses années dans ce coin de Gironde, et moi, jeune femme impulsive, nouvellement installée, pleine de rêves d’une vie différente.
Après un moment d’échange, je compris que je n’étais pas celle à qui elle pensait. J’aimai ces moments où le qui devient le quo. Son Paul n’était pas le mien, mon monde n’était pas petit, il était vaste et mystérieux. Mon père s’était trompé. Après avoir échangé nos nom et prénom, adresses et téléphones, je lui demandai :
- Combien veux-tu pour ta malle ?
Petites tractations délicates, où j’obtins la malle et la jupe au prix du départ. En m’aidant à enfourner la malle dans le coffre de ma 2cv Citroën, elle me regarda d’un coup d’œil vif et dit :
- Prends en soin, c’est la jupe en organdi de la comtesse de Toulouse Lautrec !

De retour chez moi, je posai la malle près de mon fauteuil 1900. Ah ! Ce fauteuil ! Je garde encore en mémoire tous les détails du moment où il m’était apparu. Un dimanche dans la salle des ventes.
Le commissaire priseur avait deux aides. Ils étaient les héritiers directs des cols bleus du front populaire, la casquette du mauvais garçon, le mégot de gitane maïs collé à une lippe désinvolte, dont les biscoteaux soulevaient armoires, tables, buffets, horloges et fauteuils… Ils l’avaient pris à deux pour mieux le lever dans les airs et non pas parce qu’il était lourd, ce fauteuil en bois d’ébène sculpté de fleurettes, ses deux petites roulettes lui donnant un air de tralala, ses jambes arrières puissantes et fortes laissant le poids des ans indifférents, son dossier rond comme un faux derrière et son habillage garance en velours.

A sa vue, mon cœur s’était chamboulé, d’un coup et j’avais attrapé le bras de ma mère.
- Tu le veux, Bichette ?
- Oui !
C’était un bon jour. Elle avait levé son gant d’un signe. Le commissaire, avait frappé son petit marteau sur son socle. Au bruit sec, les colonnes vertébrales s’étaient redressées. Il pointait son index dans notre direction, un anonyme avait renchéri, ma mère avait hoché légèrement son menton pointu.
Le va-et-vient des chiffres, 100, 125, 130 à ma droite. Il était trop beau, il m’avait tapé en plein cœur.
-139, dis-je à voix basse à ma mère.
- Non ! avait-elle répondu à voix basse et dit haut et fort,150 !
- Cent-cinquante francs pour la dame avec la jeune demoiselle à ma gauche. 150, une fois !
Plac, le bruit sec du marteau. « 150, deux fois », plac, de nouveau le bruit sec du marteau.
- Qui dit mieux pour ce joli fauteuil 1900 ?
Il regardait la salle, le marteau levé, le temps se suspendit, mon estomac retourné, ma respiration à peine audible, j’attendais.
- Personne ? 150 adjugé pour la dame à ma gauche !
Il se retourna alors vers ses deux colosses, murmurant notre nom qu’ils écrivirent sur une étiquette en carton jauni.

Depuis, il avait été installé dans ma chambre. Ma chambre n’était pas une chambre d’enfant comme les autres, c’était un haut lieu d’antiquité ! Un lit renaissance italien, avec son matelas en crin fait à la main par le dernier bourrelier de la région, un petit secrétaire empire d’époque, une chaise laquée chinoise, une commode Louis XV avec ses ferrures de bronze, et dans ce décorum, je m’étais installée pour exister, une table faite d’une planche sur deux tréteaux et le joli fauteuil 1900.

Quand ma mère avait décidé de quitter la demeure familiale, elle avait vidé ma chambre. Plus de lit, plus de commode ni de secrétaire, la planche avait disparu depuis longtemps, mais seul le fauteuil était resté. C’est pour cette raison qu’il y avait plus qu’un coup de cœur entre lui et moi. Nous avions fait la guerre ! Et il fut la première chose que je déménageai.

En effet, après une crise existentielle, j’avais trouvé une vieille ferme abandonnée dans le sud ouest de la France entre l’océan et la Gironde. Et je venais de finir une partie de la restauration de la maison, quand j’avais décidé d’installer la malle et sa précieuse jupe près du fauteuil, à côté de la fenêtre, pas loin de la cheminée. C’était une grande pièce de quarante mètres carrés au sol, faite de grosses tommettes rouges brique qui donnaient à la pièce une couleur chaleureuse.

Derrière un vieux paravent, était posée sur le mur encore en brique une glace, et dans le coin mon lit bateau à col de cygne. De retour, je sortis la jupe, aérai l’étoffe noire, la déposai sur le lit, en attendant le soir.
Le temps s’était égrainé, et je ne sais pourquoi sans le chercher, une amie m’offrit un chemisier en dentelle d’une de ses grandes tantes qui avait vécu courant du XVIIIe siècle.

On m’amena un carton plein de vieux pantalons en coton blanc, avec un trou à l’entre jambe et des lacets pour serrer la taille, un corsage pour tenir la poitrine, une paire de bottines en cuir fin et une paire de bas.
Je rencontrai à une autre occasion un bibi noir avec une voilette et une aiguille à chapeau. Mon costume prenait forme à mon insu.
Un jour d’été, alors que j’avais poussé mes volets pour me protéger de la lumière trop brûlante du soleil, et que mes amis venaient de me téléphoner m’indiquant qu’ils n’arriveraient que le lendemain, je me décidai à ouvrir la malle dans laquelle j’avais minutieusement tout concentré. Tout ? Presque !

J’enlevai la robe qui me servait à cacher mon corps nu de la pudeur public. Dans le miroir je lui jetai un regard. Il était féminin, terriblement féminin, un Botticelli m’avait lancé un de mes amants d’un soir. Rond, avec des fesses et des hanches, une taille fine, des seins comme des oranges, le cheveu frisé noir. On le disait joli. Moi, je le trouvai pratique. Grande comme tout le monde, j’avais cette sensation de passer partout.
J’ai pris mon temps pour m’habiller. Le corsage, le pantalon blanc… quelques pas de danse. Mes cheveux mi-longs chatouillaient mon dos. Les bas.

Ah, qu’ils étaient chaud !et désagréable à porter, glissant sur la peau de mes cuisses. Le chemisier de la grand-tante, à enfiler tout doucement la dentelle était fragile, et sa poitrine un peu plus opulente que la mienne, je dus régler les boutons. Quelles merveilleuses couturières les femmes d’autrefois ! La jupe, enfilée par le haut, tomba sur mes hanches comme si elles avaient toujours été là pour elle ! Je sentis mon cœur battre plus fort dans ma poitrine. Une ou deux respirations, ma tête tomba à la renverse alors que mes mains habiles fermaient les clips un à un à l’arrière de mon dos.

Son aplomb traînait sur les tommettes en crissant. Cela alerta ma conscience, qui dirigea mon corps vers les bottines. Les quelques centimètres de talon firent leur effet, au son de leurs fers. Elle flottait autour de moi, et sa traîne caressait la dalle tout en souplesse. Un sourire illumina mon visage.

J’avançai vers le miroir. Mais non, ce n’était pas encore ça ! Mes cheveux bouclés, que je négligeais depuis si longtemps, rendaient l’image incongrue d’une hystérique. Je me détournai à la recherche d’une quelconque brosse à cheveux… La recherche fut longue, et je finis par trouver une brosse à chien, que je nettoyai avec minutie, pour parvenir à lisser ma tignasse rebelle, pour la rouler dans une sorte de chignon coiffé du petit bibi et de son épingle à cheveux.

Lorsque le petit chapeau enserra mon crâne, quelque chose en moi changea, mon pas devint plus sûr, mes gestes moins hésitants, plus précis ; j’attrapai la canne de mon grand-père paternel, au pommeau d’argent avec ses initiales gravées, les gants en dentelle du carton, le châle d’Arlésienne de ma grand-mère maternelle, et je me dirigeai vers la glace.
Ce que j’y rencontrai restera gravé dans ma mémoire à jamais.

Elle apparut devant moi dans le miroir. Elle était belle. C’était une femme d’un autre siècle qui avait vécu dans une grande demeure dans la campagne du Sud Ouest. Elle était veuve. C’était une maîtresse femme, mature, elle connaissait la vie, les manières, les savoir-faire de son époque. Quand elle me vit dans le miroir, elle se reconnut immédiatement, et elle prit possession de tous mes gestes. Elle prit des pauses, elle mit le fauteuil 1900 avec un petit guéridon devant le miroir, et elle joua, encore et encore.
Je me souvins que petite j’avais cette capacité de me déguiser et de prendre le rôle de quelqu’un d’autre. Mais là, tout ce que j’avais connu, était dépassé. Elle donnait des ordres, elle attendait devant la vitre, elle lisait des lettres… elle vivait en moi.

Après plusieurs heures, je me sentis fatiguée. Je me dépouillai comme un oignon, couche après couche et laissai tout en plan pour m’écrouler sur mon lit dans un sommeil profond.

Mais le rêve m’emmena dans sa vie. Je retrouvai sa maison. Je la regardai vivre, écrire, se coiffer. Sa maison était grande, et élégante, comme elle. Je sentis que je pouvais choisir de rester pour toujours avec elle. Mais quelque chose en moi me poussa à partir. Dans sa cheminé, il y avait un poêle Godin éteint par lequel je m’échappai comme de la fumée et restai une partie de la nuit dans les limbes du brouillard des âmes, jusqu’à ce que la lune et son rayon argenté vint éclairer pour moi le pré sauvage devant ma maison, et d’un pas agile que je pratiquai souvent en état de rêve comme en éveil, je me retrouvai dans mon lit.

J’entendis le chant des oiseaux. Je me risquai à ouvrir un œil. Oui j’étais bien chez moi, le fauteuil 1900 devant la glace, la jupe posée sur la malle avec le chemisier en dentelle. Les bottines défaites à la hâte, recouvertes par le pantalon à trou et le corsage. Oui j’étais bien de retour !
Il me fallait ranger et nettoyer, car mes amis arriveraient bientôt. Je confiai à un ami médium ma mésaventure.
- Les objets sont des canaux puissants pour se mettre en lien avec les êtres de l’au-delà. Prends garde à toi, m’expliqua-t-il.

Mais ma jeunesse impétueuse se moqua bien de son conseil de connaisseur. Oh ! Ce n’est que ça ! me suis-je dit, ce n’est pas grave !
Depuis lors, j’avais tout rangé dans la malle en osier, et réorganisé ma grande pièce. Maintenant, le fauteuil 1900 était contre une fenêtre et faisait face de trois-quarts à un fauteuil Voltaire récemment acquis, le petit guéridon entre les deux. L’automne était déjà là, avec ses couleurs chatoyantes, mais le froid avait retardé sa venue.

Un soir, comme à mon habitude, j’étais partie me promener avec ma chienne dans la nuit. J’aimais me perdre dans l’observation des ombres et des étoiles, partir dans les sous-bois était toujours un exercice de pouvoir puissant où je mesurai le rapport entre ma peur et ma hardiesse.
Ce soir-là, je n’avais pas poussé l’aventure bien loin, et j’étais revenue à pas menus, sans bruit, comme je le faisais enfant quand je ne pouvais pas dormir, pour regarder par la fenêtre furtivement. Il y perlait une lumière ambre qui dansait. Non seulement le feu crépitait, mais j’aimais laisser brûler des bougies en mon absence.

Regards par la fenêtre. Et qui je vis assise sur le fauteuil 1900 ? Elle. Oui, elle était là en grande discussion avec un autre être errant dans les limbes, assis, lui, sur le Voltaire. Après avoir observé plus attentivement l’autre sur le Voltaire, je reconnu mon père avec ses espadrilles ! J’ai collé mon corps contre le mur froid.

Le contact rugueux de la pierre, me confirma la réalité de mon corps charnel sur cette belle terre. Je pris une longue respiration. Je la contemplai à nouveau. Elle ne devait pas rester ici, chez moi. Je devais faire quelque chose. J’ouvris la porte, ma chienne joyeuse s’enfila dans l’entrebâillement, j’allumais immédiatement la lumière et partis dans une grande tirade à haute voix. Je pris une assiette et fis brûler des plantes pour dégager les esprits des morts.

Je compris qu’elle était prisonnière des objets auxquels j’avais donné vie. Je fis un inventaire de « ses choses », et décidai de faire un grand feu le lendemain.

J’avais des cartons entiers de la vie de mon père, et puis il me restait tous ses vêtements. J’empilai ce qui ne brûlerait pas dans le coffre de ma 2CV, et me rendis à la décharge. Il y avait beaucoup de babioles, et aussi des choses de valeur comme une boîte en argent, des chaussures, des tapis, des nappes et des dossiers compliqués que je jetai pêle-mêle.
Devant ma maison, je fis un gros tas de tous les textiles. Je pris soin de mettre la jupe au-dessus. Avec un peu d’essence, la vie de mon père partit en fumé dans le coucher de soleil.

Sa collection de la Pléiade, ses espadrilles, son cardigan gris en laine que j’aimais tant, son pantalon à rayures, dont quelques taches rébarbatives restaient encore visibles, ses doigts en plastique mou, pour remplacer ceux qu’il avait perdu le jour même où moi j’avais perdu ma virginité, ses chaussettes Dim, ses cravates en soie et son foulard à poids... sa vie s’envolait, mais lui est resté à veiller sur moi dans le vieux chêne au milieu du champ.

Une semaine plus tard, les gendarmes me rendirent une visite de courtoise, pour m’informer que je n’avais pas le droit de laisser dans une décharge publique des papiers importants et privés. J’y suis donc retournée pour reprendre les dossiers. Ils avaient été éventrés et des pages traînaient partout, mais plus rien des autres objets. Je collectais les feuillets épars, ils me servirent à faire du feu, car le froid venait d’arriver.
Dès lors je compris la leçon. Les objets avaient une charge, ils avaient une vie qui leur était propre. Il me fallait en tenir compte. Quelques années plus tard, un enfant dans un couffin douillet je quittais toute l’histoire des meubles de cette maison, pour une vie plus libre, plus consciente. Je pris la décision d’avoir des objets seulement utiles et éphémères.

Avec le temps, je dois dire que certains restent comme une constance, ma couette par exemple, elle m’est indispensable pour passer l’hiver. Ou bien mes habits de scène, avec la petite table noire, le coussin violet et le tapis ancien en laine. Mais si je décide de changer mon salon et qu’il me faut des étagères, eh bien, peu de temps après, une amie me téléphonera pour me proposer des étagères dont elle n’a plus besoin…
Je respecte la vie des objets et, quand ils sont avec moi, ils me servent avec une neutralité qui m’est nécessaire pour l’équilibre de mon tonal.