17.05.2008
La Mort comme conseillère
Du plus loin que je m’en souvienne, la présence silencieuse des êtres qui mouraient a toujours été là dans ma perception.
Les premiers souvenirs sont un peu énigmatiques, sans véritable position du corps, sauf une perception nette des pieds.
J’étais à la plage, le soir tombait et on m’avait envoyée de l’autre côté de la dune chercher des cigarettes dans la maison de bois et de verre en contrebas.
Le chemin fait de caillebottis permettait de l’emprunter mille et une fois sans effondrer la dune qui protégeait de l’érosion de la mer. Oui, mais moi (je devais avoir près de trois ans) dans ma petite robe blanche, je n’aimais pas les échardes qui voulaient toujours se planter dans mes pieds menus. J’avais beau leur parler et faire très attention à la manière dont je posais mes pieds, je pouvais encore ressentir leur contact comme la scie qui les avait découpés en lattes…
Le soleil envoyait ses rayons rougeâtres sur les formes rondes de sable, quand tout d’un coup tout a basculé. Suis-je tombée ? Il ne me semblait pas, mais soudain le soleil était de l’autre côté, et sur le sable des ombres cherchaient, et moi je voyais un jeune garçon jouer comme mon frère avec un sceau et du sable. J’ai gesticulé en criant « Ohé ! Il est là celui que vous cherchez ! ».
Mais j’étais trop petite, personne ne me remarquait, sauf ce garçon qui me fit un sourire. C’est le sol qui attira mon attention, il était devenu soyeux, lisse, poli, oui c’était ça, poli comme le garçon qui m’avait souri. Je le regardai un instant, et puis des cris derrière moi me ramenèrent au soleil rougeoyant. Je me retournai vers les adultes qui faisaient de grands gestes, « Ah oui, leurs cigarettes ! » Le sol avait repris sa texture brute.

Un jour on est allé à une autre plage, celle-là avait de longues bandes de sable brunes avec des dessins merveilleux. Au pied, c’était doux et tiède, il y avait des trous avec des bulles et des petits crabes. Michel, le nouveau protégé de ma mère, m’avait appris à les ramasser. Je les mettais dans un petit sceau de plage en plastique blanc avec des dessins comme le sable. Il faisait chaud. On m’avait demandé d’être gentille et d’attendre sur la marche du perron de la maison à l’ombre. J’ai joué avec mes crabes. Puis il en y a eu quelques uns qui se sont mis à flotter. Un autre homme est arrivé, il m’a demandé ce que je faisais là. Je lui ai montré les petites carapaces immobiles. « Ils sont morts », ai-je dit. « Comment connais-tu ce mot ? ». « Je sais pas, ils sont comme le frère de Michel, c’est tout ».
Il y eut des cris, des claquements de portes, du drame, des pleurs, et puis le silence… Dans la ville, plus personne, seul le hululement de l’océan pendant l’équinoxe nous tenait compagnie.
Et quelques temps plus tard, ma mère m’a expliqué pourquoi Michel avait été si présent chez nous. Il avait perdu son petit frère une après midi à l’océan au début de l’été, et comme elle aussi elle avait perdu une petite fille, cela les avaient rapprochés. « Tu comprends ? » avait-elle lancé de son regard de biche égarée dans le monde. Le petit frère de Michel me faisait encore un signe de la main, je hochais la tête pour leur dire à tous les deux que je savais. Aucune tension dans mon corps, en mémoire, juste une acceptation profonde des choses du monde ; le rêve et la réalité ne faisait qu’un pour moi.
Maman me fit ouvrir le tiroir interdit - car il était cassé - de sa commode. De son lit, elle pilota l’opération. Elle me fit extraire de l’obscurité du tiroir une longue mèche brune tressée, une boucle blonde et une poupée de porcelaine des années vingt. Elle me raconta qu’elle avait fait couper ses cheveux à la mort de ma sœur, qu’elle avait gardé cette boucle et sa poupée car elle n’avait pas de pierre tombale pour s’y recueillir.
Toucher ces objets me fit frissonner. L’odeur du tiroir ressemblait à une forte odeur de baume au camphre. Et je remis tout à sa place.
Et je ne sais plus comment, mais sûrement par solitude, ou dû à l’amour que ma mère portait encore à cette enfant morte, je me suis mise dans le jeu d’être avec ma sœur morte pour compagnie. J’ai joué avec elle de nombreuses années. Nous en étions arrivées à être complices, à jouer, à être jumelles, elle là-bas et moi ici. Mais le monde des rêves où nous allions était terrorisant pour moi. Et je finis par être insomniaque… le rêve se vivait de jour, et la nuit le monde des ombres entrait dans ma chambre, et je restais les yeux grands ouverts.
La mort de mes deux parents à 20 et 22 ans avait paru me donner une connaissance suffisante de ce qu’était la mort. Il me semblait qu’au mieux de ma conscience, j’avais compris de ce que don Juan appelait « la mort comme conseillère ». Mais au fond j’avais développé un côté morbide où j’investissais beaucoup d’énergie à m’empêcher de respirer, et à lutter pour survivre.
Pendant longtemps, j’ai cru que guérir m’éloignerait de cette conscience aigüe. Une fois, un de mes cousins germains est mort, et il est venu me voir dans mon rêve. Je lui ai posé cette question : « Comment est-ce la mort ? » Et il m’a répondu, « C’est un rêve dont on ne se réveille plus ».

Dernièrement j’ai fait un rêve :
Je suis comme en voiture mais c’est une planche avec des roulettes ; je suis entourée de personnes que je connais, mais je suis seule ; j’ai l’impression d’être habillée, mais je suis nue. J’avance sur la voie du milieu, ni à droite, ni à gauche, lorsqu’un être comme une boule incandescente passe à vive allure sur ma gauche et me frôle. Mon corps gauche s’anime d’une onde que je qualifierais de frisson dans la première attention ; je reconnais la mort. Mon côté droit comprend et annonce, « Ouf, c’est pas passé loin ! » Il y a un ralentissement collectif, nous arrivons à un rond point.
Le souvenir de ce rêve m’est resté toute la journée, et dans l’après-midi le nom d’un praticien a raisonné de façon tout à fait inhabituelle au cours d’une conversation. J’ai appris le surlendemain qu’il était mort ce jour-là.
Connaître la mort comme une voisine de pallier ne suffit pas, ce n’est pas cela qui est demandé aux guerriers de l’infini. C’est d’autre chose qu’il s’agit. Lorsque nous avons fait la pratique en hommage au praticien décédé, une praticienne a fait remarquer qu’il était question de « conseillère » .
Conseillère ? Oui, j’avais bien essayé de me retourner vers la gauche et de lui parler, lui poser des questions mais sans succès.
Alors j’ai demandé à l’Infini d’être témoin de quelqu’un qui meurt.
Le mardi 8 janvier 2008, alors que j'allais faire mes taches administratives - banque, photocopies -, je remarquai que dans la rue on me regardait avec une attention particulière. Alors que j'hésitai à revenir sur mes pas pour aller chercher ma voiture ou rentrer chez moi, je décidai d’un coup d'avancer d'un bon pas vers cette dernière garée dans un parking à 250 m de là. En arrivant sur la place qui donne sur le parking, mon attention fut captée par une personne qui venait de tomber au sol.
Les gens s’étaient arrêtés. Elle, elle essayait de relever la tête lorsque j’arrivais. On me dit qu'on était parti chercher du secours.
On la tourna sur le côté. Je sus que c'était grave; ses lèvres devenaient bleutées.
On lui parla. Je glissai ma main pour lui soutenir la tête, et je la vis partir dans la lumière du petit matin.
Sa conscience est sortie par ses yeux. Je l’ai suivie un instant, elle a parcouru le long couloir de lumière, et s’est présentée.
La cardiologue arriva et, tout en appelant le SAMU, commença un massage cardiaque.
Le temps se suspendit.
...
Elle est là, entre deux mondes. Sa vie défile, sa pauvre vie d’esclave. Je la tiens. Elle flotte comme un ballon de foire. Je sens encore le poids de sa tête dans ma main, son corps malmené est encore chaud.
Je demande son prénom: Michèle.
La cardiologue me regarde et dit, « Ya certaine fois où on ne sait pas ce qui vaut mieux.»
Je l'appelle et je lui dis qu'elle peut partir si elle veut, c'est maintenant ; je la lâche.
« Quand même ! » lance le cardiologue avec un regard noir, et je rajoute, « Oui, c’est beau la vie.»
Il y eut un silence, les passants étaient recueillis.
Elle leva sa tête et expira par deux fois.
Les secours sont arrivés 15 minutes plus tard. L'autre personne avec qui j'étais ne parvenait pas à lui lâcher la main. Les pompiers ont sécurisés le périmètre. Nous sommes partis.
C’est irréfutable, je vais mourir.
20:05 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité, castaneda
























