15.04.2008
Les Fautes d'Inattention
Je suis né dans une famille de bretons, sur une terre de légendes : celles d’Arthur et de la quête du Graal, de l’enchanteur Merlin, des lutins de forêts, des fées et des korrigans des landes changés en pierres quand ils étaient surpris par le jour.
Et aussi un pays « d’irréductibles gaulois » à l’image d’Asterix : isolés, résistants et têtus.
Ma grand-mère racontait souvent quand j’étais enfant comment lorsqu’elle était à l’école (primaire), elle avait du cesser de parler breton, sa langue maternelle interdite, sinon elle était punie. Deux générations plus tard, ma langue maternelle est le français et je n’ai jamais appris le breton, je baragouine.
Mais j’ai intégré ceci : on ne peut pas s’exprimer, il faut dire qui on est dans une autre langue, faire comme si on était un autre.
En CE1, la première année dans la grande école, j’ai 7 ans, c’est le mois de juin, il fait beau. C’est la récré de 15h et c’est mon tour d’aller vider la poubelle de la classe dans la grande poubelle de l’école, un endroit mystérieux où je ne suis jamais allé. Pour cela il faut traverser la cour de récréation. Je suis heureux d’aller explorer cet endroit, seul, j’ai quelque chose d’important à faire, une mission.
En revenant, la poubelle à la main, un bidon de lessive en carton décoré, je cours presque vers la classe, emporté dans un élan, alerte, sautillant et plein de vie. Je traverse la cour et passe au milieu d’un match de foot disputé par les autres garçons. Et sans vraiment comprendre ce qui se passe, je marche sur le ballon et tombe sur le côté droit.
J’ai très mal à l’épaule, un peu sonné parce que ma tête aussi a cogné par terre, j’ai du mal à respirer; haletant. Quand je respire ça me fait très mal au côté droit. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Le match de foot s'arrête, les joueurs se regroupent autour de moi. Certains me demandent si ça va. Ils essaient de me relever mais je crie quand on me touche le bras. La maîtresse arrive, puis celle de CE2 qui est une cousine éloignée de ma mère, quelqu’un de « la famille ».
Je ne veux pas pleurer parce que tout le monde me regarde et parce que ça me ferait mal au côté. Je serre les dents et la mâchoire. Impossible de me relever, ça fait trop mal quand j’appuie sur le bras droit. Quand la maîtresse me demande si ça va, je dis, « Oui. » Et fini par me relever péniblement pour aller m’asseoir dans la classe. Quand elle me demande si j’ai mal, je dis, « Non, ça va. »
Mais en fait je souffre beaucoup.
Mon dialogue : « Ils vont me prendre pour un bébé si je montre que j’ai mal. Je dois faire comme si de rien n’était, être fort pour qu’on m’admire. »
Ensuite, j’ai attendu la fin de la classe, la maîtresse a demandé à ma petite sœur qui était en maternelle de porter mon sac. En descendant du car, ma mère commence par me gronder quand elle voit que ma sœur porte mon sac; puis, quand je fonds (enfin!) en larmes et dis que j’ai très mal à l’épaule et que je suis tombé, on va chez le médecin. Dès qu’il me voit entrer dans le cabinet, en voyant l’épaule pendante, il s'exclame, « Clavicule cassée! »
En récapitulant cette histoire, plusieurs fois, et en faisant l’exercice du témoin, plusieurs fois aussi, j’ai vu d’abord ce dialogue : « Il ne faut rien montrer », et, « Je me suis encore fait remarquer ». J’ai vu la peur qu’on me trouve bizarre, encore « dans la lune », et qu’on se moque de moi. Les épaules et clavicules en avant, tombantes, la nuque tendue, la sensation d’étouffer, de ne pas pouvoir respirer. Un boule dans la gorge et dans l’estomac, presque la nausée et surtout une envie de pleurer qui n’est jamais sortie.
Depuis ma nouvelle position physique, les clavicules ouvertes et détendues, le ventre détendu et le dos droit, je vois que mon attention au moment de traverser la cour de récréation était déjà dans la classe, j’étais tiré en avant, comme happé par un tunnel lumineux, joyeux, essayant d’être « un bon garçon ». Je ne voyais pas les autres autour en traversant.
« Tu n’as pas fait attention »
« Tu ne fais jamais attention à ce que tu fais »
Pourtant, j’étais totalement investi dans ce que je faisais. Mon attention justement était pointue, capable d’une grande concentration, au point d’oublier le monde autour. Je peux maintenant à nouveau sentir cette attention qui part et s’enfonce dans un détail: un arbre qui bouge par la fenêtre de la classe pendant un exercice de math, et qui me fait faire une faute « d’étourderie » quand je reviens à l’exercice. Cette attention particulière qui m’a permis d’être bon élève, parce que tout était une occasion d’exploration pour mon regard curieux, mais cela me faisait aussi faire des « fautes d’inattention » quand j’étais distrait par un détail extérieur.
Avec le temps, cela m’a valu une solide réputation de « qui n’écoute pas », de distrait, de maladroit, et plus tard de « mou » et d’inactif.
L’épaule droite a été réparée, mais la répercussion du choc, je la sens encore : plus de 20 ans après, j’ai une tendance aux torticolis et une tendinite à l’épaule gauche qui revient périodiquement. Et surtout, j’avais intégré ces dialogues et comportements: « Je souffre en silence, je prends sur moi, je ne dis pas ce que je ressens, je dois me contrôler. » Et aussi ces jugements : « Je suis distrait, maladroit et apathique. » Et pour finir : « Je n’arrive pas à contrôler mes rêves. »
J’attends que ça se passe, le dos courbé, le regard fermé, dans une bulle, les jambes molles et la poitrine fermée, le plexus noué et la respiration uniquement en haut à gauche. Et je n’ai jamais joué au foot, d’ailleurs je n’ai jamais su les règles exactes et après ça, je n’ai plus voulu jouer à aucun sport collectif où il y avait un ballon. J’étais ailleurs, dans mon monde imaginaire.
Toutes ces excuses m’empêchaient de me laisser aller à ma prédilection: rêver.
Le regard ouvert, l’œil pétillant, prêt à agir, la poitrine ouverte avec une respiration ample et profonde, le ventre détendu, décompressé, et les pieds bien ancrés sur le sol.
Je re-rêve à présent cette scène: prêtant attention à l’entourage, à ce qui m’entoure, particulièrement les personnes, comme avant de traverser une route, je regarde des deux côtés, et j’avance, conscient du monde périphérique, gardant une vue globale. Et si je tombe, je dis tout de suite que j’ai mal, que je ne peux pas bouger l’épaule; la maîtresse m’emmène à part dans la classe ou à l’infirmerie pour évaluer la situation.
Et puis surtout, hors du regard du groupe autour, je prends soin de ce petit enfant effrayé qui s’est recroquevillé dans un coin, qui ne supporte pas qu’on le touche parce que ça fait mal. Je m’occupe de mon petit enfant, je le rassure: « Tu as le droit d’avoir mal et de dire que tu as mal. » Je le rassure, appelle sa mère et un docteur immédiatement. Je pose ma main sur son ventre, délicatement, et l’autre sur le dos, affectueusement. Et je laisse la maîtresse, qui est de ma famille, me poser la tête en douceur sur son cœur. Je mérite d’être aimé.
Ça fait chaud dans le ventre et la poitrine, l’estomac et le plexus, j’ai envie de mettre mes bras autour de ce corps chaud et tendre, de me laisser aller à cette étreinte, cet acte merveilleux et doux, et surtout nouveau. En faisant attention au monde autour, je peux y arriver. Je laisse mon corps s’exprimer parce que j’ai confiance en lui.
« Tu es beau, talentueux et magique et je t’aime, mon rêveur. »
17:50 Publié dans Evènements Mémorables | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tenségrité, castaneda
























